« L’océan Ténébreux » et les littoraux dans l’atlas d’Al Idrisi (XIIème siècle)

La cartographie médiévale est très riche d’informations sur la manière dont les littoraux ont pu être perçus à travers les siècles : espaces d’échanges, de contacts et de rivalités (les littoraux méditerranéens) ou au contraire espaces ouverts sur l’inconnu, effrayants car aux limites de l’oekoumène (les littoraux atlantiques).

Au XIIème siècle, le cartographe Al Idrisi réalise pour le compte du roi de Sicile Roger II un ensemble de cartes représentant tout le monde connu à l’époque. L’atlas est rigoureusement organisé et codifié  : chaque carte occupe une place bien précise dans un découpage du monde repris de Ptolémée, en 10 sections et 7 climats. La géographie d’Al Idrisi comporte donc plusieurs descriptions de « l’océan Ténébreux », qui borde les terres connues et habitées, et correspond aux actuels océans atlantique et pacifique.

Al Idrisi évoque ici le littoral de la péninsule ibérique ouvert sur l’Atlantique :

 » Personne ne sait ce qui existe au-delà de l’océan Ténébreux, ni n’a pu rien en apprendre de certain, à cause des difficultés qu’opposent à la navigation la profondeur des ténèbres, la hauteur des vagues, la fréquence des tempêtes, la multiplicité des animaux et la violence des vents. Il y a cependant dans cet océan un grand nombre d’îles, soit habitées, soit désertes ; mais aucun navigateur ne cherche à la traverser ni à y aller vers la haute mer ; on y fait du cabotage, sans s’éloigner de la côte. Les vagues de cette mer déferlent tel un mur haut comme une montagne que rien ne peut fendre. Même s’il en était autrement, il serait impossible de les franchir » (description accompagnant la carte d’Al Andalous, soit 4e climat 1re section dans l’organisation de l’Atlas).

al andalus idrisi
Carte représentant l’Andalousie dans la Géographie d’Al Idrisi (4ème climat, 1ère section)

Et pour évoquer le rivage de ce qui est aujourd’hui l’Extrême Orient russe, au bord du Pacifique, voici ce qu’Al Idrisi écrit : « Toute cette section est occupée par l’océan Ténébreux, où il n’existe absolument aucun lieu habité, et au-delà duquel on ignore ce qui existe« .

Cette courte description accompagne la zone qui correspond dans son découpage au 7ème climat, 10ème section… mais sur laquelle il n’a réalisé aucune carte.

La BNF a mis en ligne une exposition virtuelle sur l’Atlas d’Al Idrisi, dont voici quelques extraits :

 La Géographie d’al-Idrîsî propose, au milieu du XIIe siècle, une exploration du monde par un savant arabe vivant à la cour cosmopolite du roi normand Roger II de Sicile. C’est un atlas qui décrit de manière très codifiée les pays, leurs villes principales, leurs routes et leurs frontières, les mers, les fleuves et les montagnes. Al-Idrîsî commente ces cartes en suivant des itinéraires, comme un véritable guide. Il livre des informations de toute nature, géographiques bien sûr, mais également économiques et commerciales, historiques et religieuses. Outre la compilation des connaissances déjà pratiquées par ses prédécesseurs, al-Idrîsî s’est doté d’une méthode pour compléter et vérifier ses informations.

Appelée aussi Livre de Roger, la Géographie est un livre à la gloire de Roger II de Sicile. Le sens et le but de l’œuvre se rattachent à la mission dont le roi, selon la tradition arabe et byzantine, se sent investi. Une mission qui fait du prince un sage, serviteur du savoir, et invite Roger II à tenter la synthèse des connaissances du monde tout en exposant sa politique. Établissant une concordance entre les savoirs, la Géographie se présente comme une tentative de maîtrise intellectuelle du monde.

La Géographie connaît un certain succès dans le monde arabe. Le livre est cité, copié, repris, augmenté, réduit, traduit… En Occident, il est imprimé pour la première fois en caractères arabes à Rome en 1592, partiellement traduit et publié en latin en 1619. Il tombe ensuite dans l’oubli et il faut attendre le XIXe siècle pour connaître une traduction française complète du livre.

On peut y explorer l’atlas :

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La traduction intégrale réalisée au 19ème siècle est accessible ici.