« Petites misères du raid à ski » (Christophe Migeon, Petit manuel du voyageur polaire, extrait).

« L’humain n’est pas un matériau facile. N’importe quel groupe, a fortiori celui lâché en pleine nature, connaît des tensions internes. Les trekkeurs le savent bien et apprennent à prendre sur eux, à modérer leurs réactions, à taire leurs exaspérations, à tolérer agacements et petites contrariétés, quitte à avaler quelques couleuvres indigestes. Mais les efforts ne tiennent qu’un temps. Passé deux semaines, le naturel a une furieuse tendance à revenir au grand galop. Le rude milieu polaire, intraitable avec les âmes, a sans doute raison encore plus rapidement qu’ailleurs du vernis social qui badigeonne les relations au sein d’un groupe de randonneurs.

Il faut non seulement subir les brimades de la nature, mais encore composer avec les caractères parfois trempés de ses compagnons de voyage. Une mauvaise odeur, un tic de langage, une petite manie, une chaussette qui traîne dans la tente prennent soudain une tournure horripilante. Ce qui était accepté de plus ou moins bonne grâce au début du voyage, s’avère tout à coup insupportable. L’abcès crève le plus souvent à cause de trivialités. 

En 2006, Børge Ousland et Mike Horn rallient le pôle Nord en plein hiver, une première. La plus grande source de conflit entre les deux hommes – et qui a bien failli faire capoter l’expédition – fut l’habitude prise par Horn de déféquer par une petite trappe depuis l’intérieur de la tente. Le malheureux Ousland n’en pouvait plus… Les grandes traversées à ski, plus particulièrement, mettent les nerfs à rude épreuve. Les paysages répétitifs, les platitudes lancinantes, finissent par peser sur le moral. « Sur l’inlandsis, quand le temps est au beau, c’est tout blanc en bas, tout bleu en haut et, quand c’est couvert, alors tout est passé au blanc. Autant dire que c’est très monotone. Et on marche entre 6 heures et 8 heures », raconte Christian de Marliave. Il n’y a pas d’horizon, aucun relief ni contraste, rien d’autre pour se divertir que le va-et-vient lancinant des deux skis dans la neige, du moins tant que le vent de face n’envoie pas trop de neige dans les yeux… Et il vaut mieux alors avoir une riche vie intérieure ! Ou s’équiper d’un bon lecteur MP3… A défaut, on peut toujours penser à ses impôts ou au repas du soir. Le cerveau est libre de vagabonder où bon lui semble.

A chacun sa technique pour tromper l’ennui : lors de son expédition [en Antarctique] sur les traces de Scott (1986-1987), l’Anglais Robert Swan s’imagine déambuler dans les rues de Londres d’un site à l’autre. « La seule façon de ne pas se décourager est de considérer chaque jour en tant que tel, de le traiter entièrement à part et non pas comme l’un des innombrables éléments dont la somme finit par constituer le raid », explique Nicolas Dubreuil. Pour avaler tous ces kilomètres par jour, il aussi préférable de penser à ce qui a déjà été accompli plutôt qu’à ce qui reste à parcourir. La journée, chacun lutte seul dans sa propre bulle, mais le soir au bivouac, la promiscuité peut devenir aussi pesante qu’à bord d’un voilier perdu en pleine mer. Entre l’effort physique exigé dans la journée et la pression psychologique qui s’accentue tous les jours, certains trekkeurs partent parfois à la dérive. « Il y a vingt ans, le guide marchait devant et les clients suivaient, explique Vincent Dufour, responsable de production Terres polaires chez Grand Nord Grand Large. Aujourd’hui, son rôle s’est étendu au soutien psychologique. Dans un environnement aussi rude que l’Arctique, il est souvent la dernière branche à laquelle le client peut se raccrocher. « Et parfois, le client ne se raccroche pas et chute lourdement. Les guides évoquent ainsi des cas de régression, avec par exemple l’apparition de sentiments et d’attitudes infantiles. Pour Nicolas Dubreuil : « C’est un peu comme si l’on était dans un train très lent, qui avance tout lentement, mais un train qu’il ne faut quitter sous aucun prétexte ! ». Dans ce contexte d’isolement total, il est facile de perdre pied et de commencer à « travailler du chapeau ». Pour Jack London, les immensités fantomatiques du Grand Nord faisaient prendre conscience à l’homme de la fragilité de sa vie, au point qu’il soit effrayé par le son de sa propre voix. « La nature a mille sortilèges pour convaincre l’homme qu’il est mortel : le flux incessant des marées, la violence des tremblements de terre, les grondements du tonnerre, mais le plus fabuleux, le plus stupéfiant de tous, c’est l’inertie immobile du Silence Blanc. » »

 

Christophe Migeon, Petit manuel du voyageur polaire, Editions Paulsen, Paris, 2014, « Petites misères du raid à ski », pp.276-279.

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