L’Arctique et les « paroles gelées » (Rabelais)

Naviguant « aux confins de la mer glaciale », Pantagruel et ses compagnons de voyage découvrent comment « gelèrent en l’air les paroles et cris des hommes et femmes ». Illustré ici par le dessinateur italien Dino Battaglia, l’épisode des paroles gelées est un des passages les plus célèbres du Quart-Livre de Rabelais (1552).

Erik Orsenna l’évoque au tout début de Passer par le Nord, l’ouvrage qu’il a publié avec Isabelle Autissier en 2014 (éditions Paulsen) et qui décrit l’ouverture de la route maritime du nord en Arctique, le long des côtes sibériennes : « là bas, les paroles gèlent, comme dans Rabelais ».

Rabelais Quart Livre Paroles gelées illu 01
Dino Battaglia, Gargantua et Pantagruel, Editions Mosquito, 2001 (Extrait)
Rabelais Battaglia Paroles gelées 02
Dino Battaglia, Gargantua et Pantagruel, Editions Mosquito, 2001 (Extrait)

Les planches de Battaglia (extraites de l’album Gargantua et Pantagruel, éditions Mosquito, 2001) sont commentées ici sur le site de du9, extraits :

« Pantagruel entend des paroles qui ne semblent pas avoir de source. En lisière du monde, il s’interroge alors sur ce qui serait les origines du langage. Mais un de ses compagnons de voyage finit par lui expliquer la provenance et le sens de ces sons : «Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l’hyver dernier passé grosse & felonne bataille, entre les Arismapiens, & les Nephelibates. Lors gelerent en l’air les parolles & crys des homes & femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hannissemens des chevaulx, et tout aultre effroy de combat. A ceste heure la rigueur de l’hyver passée, advenente la serenité et temperie du bon temps, elles fondent et sont ouyes.»

L’épisode dit des «Paroles gelées» est un des moments les plus célèbre du Quart livre (1552) de François Rabelais, où l’on suit  les «faits et dits Héroïques du noble Pantagruel» courant le monde à la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille.
Ce sont plus précisément les chapitres LV et LVI — respectivement intitulés «Comment en haulte mer Pantagruel ouyt diverses parolles degelees.» et « Comment entre les parolles gelees Pantagruel trouva des motz de gueule.» — qui composent ce fameux passage où, pour la plupart des commentateurs, s’établit la distinction entre une parole vivante et empirique qui s’opposerait à celle figée dans l’écrit et devenue par trop spéculative. Entre les conséquences de l’hiver et du printemps, deux états du langage se feraient jour .

C’est en 1979 que Dino Bataglia propose l’adaptation en bande dessinée des cinq livres des aventures des géants Gargantua & Pantagruel à la revue catholique Il Giornalo, s’adressant à des lecteurs d’une douzaine d’années. L’épisode qui nous intéresse fait l’objet de deux planches, aux  pages 113 et 114 d’un album en comptant 127. La genèse de ce travail de mise en bande aurait pour l’auteur nécessité une dizaine d’années avant d’aboutir, et est conditionnée par son contexte éditorial particulier. Ici, nous nous intéresserons moins à la différence ou au passage d’une œuvre à l’autre, mais bien plutôt en quoi l’épisode des «parolles gelees» montre de la part de Dino Battaglia une même attention à la bande dessinée que Rabelais à l’écriture. »

Lire la suite ici.

 

Extrait du Quart-Livre, chapitre 56, François Rabelais :

Comment entre les parolles gelées
Pantagruel trouva des motz
de gueule.
Chapitre LVI.

     Le pilot feist responce: Seigneur, de rien ne vous effrayez. Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l’hyver dernier passé grosse & felonne bataille, entre les Arismapiens, & le Nephelibates. Lors gelèrent en l’air les parolles & crys des homes & femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hannissements des chevaulx, & tout effroy de combat. A ceste heure la rigueur de l’hyver passée, advenente la serenité & temperie du bon temps, elles fondent & sont ouyes. Mais en pourrions nous voir quelqu’une. Me soubvient avoir leu que l’orée de la montaigne en laquelle Moses receut la loy des Iuifz le peuple voyoit les voix sensiblement.
     Tenez tenez (dist Pantagruel) voyez en cy qui encores ne sont degelées.
     Lors nous iecta sus le tillac plènes mains de parolles gelées, & sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions. Car c’estoit languaige Barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frère Ian eschauffé entre ses mains feist un son tel que font les chastaignes iectées en la braze sans estre entonmées lors que s’esclatent, & nous feist tous de paour tressaillir.
     C’estoit (dist frère Ian) un coup de faulcon en son temps.
     Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy respondit que donner parolles estoit acte des amoureux.
     Vendez m’en doncques, disoit Panurge.
     C’est acte des advocatz, respondit Pantagruel, vendre parolles. Ie vous vendroys plutost silence & plus chèrement, ainsi que quelque foys la vendit Demosthenes moyennant son argentangine.
     Ce nonobstant il en iecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, lesquelles li pilot nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel estoient proferées, mais c’estoit la guorge couppée, des parolles horrificques, & aultres assez mal plaisantes à veoir. Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon: goth, mathagoth, & ne sçay quels aultres motz barbares, & disoyt que c’estoient vocables du hourt & hannissement des chevaulx à l’heure qu’on chocque, puys en ouysmez d’aultres grosses & rendoient son en degelent, les unes comme de tabours, & fifres, les aultres comme de clerons & trompettes. Croyez que nous y eusmez du passetemps beaucoup. Ie vouloys quelques motz de gueule mettre en reserve dedans de l’huille comme l’on guarde la neige & la glace, & entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut: disant estre follie faire reserve de ce dont iamais l’on n’a faulte, & que tousiours on en a main, comme sont motz de gueule entre tous bons & ioyeulx Pantagruelistes. Là Panurge fascha quelque peu frère Ian, & le feist entrer en resverie, car il le vous print au mot, sus l’instant qu’il ne s’en doubtoit mie, & frère Ian menassa de l’en faire repentir en pareille mode que se repentit G. Iousseaulme vendent à son mot le drap au noble Patelin, & advenent qu’il feust marié le prendre aux cornes, comme un veau: puys qu’il l’avoit prins au mot come un hile. Panurge luy feist la babou en signe de derision. Puys s’escria disant. Pleust à Dieu que icy, sans plus avant proceder, i’eusse le mot de la dive Bouteille.

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