Zoom sur le fjord d’Ilulissat et la baie de Disko

Glaciers, paysages et écosystèmes polaires exceptionnels, patrimoine mondial de l’UNESCO, essor du tourisme, avenir du Groenland… : la baie de Disko et le fjord d’Ilulissat permettent d’aborder de nombreux thèmes clés du programme. Et de croiser l’analyse à différentes échelles… Croquis à travailler à la fin de l’article.

La baie de Disko est un site exceptionnel de la côte orientale du Groenland. Il regorge de glaciers, dont l’un des plus actifs au monde, de fjords et de minéraux volcaniques. Au niveau biologique s’y développe une biodiversité d’une grande richesse du fait de la présence de phytoplancton essentiel au développement de nombreux poissons et mammifères marins. Ces caractéristiques sont reconnues internationalement et expliquent le classement du fjord d’Ilulissat au Patrimoine mondial de l’Unesco. De ce fait, axé sur la découverte du Grand Nord et fondé sur une forte patrimonialisation, le tourisme international se développe sensiblement. Il permet ainsi une diversification de l’économie de la baie, jusqu’ici essentiellement tournée vers le commerce de la pêche.

A découvrir sur le site géoimages ici, avec de belles images satellites commentées.

L’auteur de cette fiche Géoimage est Andréa Poiret, étudiante en master Géographie et master Patrimoine et musées – Paris I Panthéon-Sorbonne.

Elle signe également un article très intéressant sur la patrimonialisation du fjord d’Ilulissat et de la baie de Disko, à lire ici sur le site géoconfluences et dont voici quelques extraits :

Le site d’Ilulissat, avec son glacier s’avançant dans un fjord échancré, est un point d’observation privilégié du changement climatique. C’est aussi un site archéologique important pour la culture inuite et un lieu touristique majeur, classé à l’Unesco. Cette patrimonialisation pose plusieurs questions : notamment sur la distinction entre patrimoine naturel et culturel et sur les effets potentiellement négatifs de la fréquentation touristique pour la préservation du site.

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Banc d’icebergs du glacier Sermeq Kujalleq, à Ilulissat – Photo @Andréa Poiret juillet 2019

La photographie présente le banc d’iceberg du glacier Sermeq Kujalleq situé à Ilulissat (Groenland), également connu sous le nom de Jakobshavn Isstrøm en danois (Jakobshavn Ice Stream en anglais). Il s’agit d’un « glacier côtier », où la langue glaciaire se jette dans un fjord glaciaire qui rejoint l’océan. Il est le glacier le plus actif au monde (…).

La patrimonialisation du site

Le Sermeq Kujalleq est le seul vestige, dans l’hémisphère nord, de la dernière période glaciaire du quaternaire. Pour ces raisons il est un site très étudié en géomorphologie comme en témoignent les nombreux travaux dont il a fait l’objet. Il est considéré comme une archive des changements climatiques passés (…). Son évolution actuelle est étudiée en interaction avec le changement climatique afin de prévoir les réactions futures des calottes et des ruisseaux glaciaires. Ce site a également une importance historique. Le Groenland est habité depuis 4 500 ans. Le fjord glaciaire Sermeq Kujalleq a constitué un espace de chasse pour les Sermermiut (“peuple glaciaire ») et des vestiges archéologiques y sont présents et visibles. C’est pour l’ensemble de ces raisons que le site a été inscrit en 2004 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO (…) Ce fjord est rendu aisément accessible depuis la ville d’Ilulissat qui propose trois chemins de randonnée. (…)

Cette classification de « patrimoine naturel » est à nuancer : du fait de ces éléments culturels, et si l’on considère que la nature est une construction culturelle, que chacun a sa propre perception et ses propres représentations de ce qui fait « naturel » et que la nature est en perpétuelle évolution. (…) Cela pose la question de la protection d’un patrimoine naturel qui par définition évolue sans cesse. En le protégeant, ne le rend-t-on pas déjà moins naturel ? Ce site n’est-il d’ailleurs pas devenu patrimoine du fait de sa valorisation touristique et des connaissances scientifiques. Ce « patrimoine naturel » serait alors une « appropriation des potentiels et des ressources de l’environnement » à des fins touristiques. L’étude de ce glacier pose la question de la compatibilité entre sa patrimonialisation et l’émergence possible d’un tourisme respectueux de l’environnement. Comment, en somme, concilier conservation, valorisation du site et respect de l’environnement ?

Les conséquences de la patrimonialisation

(…) Le tourisme dans les régions polaires, relevant du « cryotropisme » (l’attirance pour les régions polaires associée aux paysages englacés et à l’aventure), s’accélère même si le Groenland reste l’une des régions parmi les moins fréquentées. Jusqu’en 2005 les touristes recherchaient en particulier la « wilderness », l’inconnu et le « sauvage ». Le Groenland est devenu un symbole du changement climatique, dont la patrimonialisation du fjord d’Ilulissat est l’un des outils de sa médiation. Ce tourisme se concentre sur la période estivale, de juin à fin août. Le nombre de nuitées à Ilulissat est passé de 35 169 en 2004 à 71 739 en 2018.

Les nombreux tours opérateurs de la ville d’Ilulissat proposent différentes activités comme des tours en kayak, des excursions en bateau ou en hélicoptère, pour admirer le fjord et observer les baleines (…). Des bateaux de croisière accostent également, amenant des centaines de touristes. Le nombre de passagers de ces bateaux était de 8 250 en 2015 et 12 914  en 2018 (…). Cet afflux touristique présente une pression pour le site naturel et notamment sa biodiversité. Ainsi, le passage des touristes sur les chemins de randonnée est de plus en plus visible et le sol végétalisé est désormais à nu. Les flux quotidiens de touristes qui vont en bateau observer les baleines, contribuent aussi à endommager le site archéologique qui est une part de la culture inuite. Le développement du tourisme offre, en contrepartie, une source de revenus due à ces activités et à l’accroissement de la demande d’artisanat traditionnel.

Conclusion

La patrimonialisation du site du fjord glaciaire d’Ilulissat est à double tranchant. La conservation, par la mise en place d’une réglementation et d’un contrôle du site du fait du classement au patrimoine mondial de l’Unesco, valorise le site et mais a aussi pour effet de menacer sa préservation. Sa mise en tourisme attire sur le site de plus en plus de visiteurs qui piétinent les abords du glacier. Une concertation entre les gestionnaires du site et les responsables de l’économie du tourisme au Groenland pourrait s’avérer utile pour soutenir un tourisme durable.

(…) Ce défi de la patrimonialisation, concilier conservation et valorisation, se retrouve pour de nombreux sites classés.

C’est par exemple le cas de la ville d’Aguas Calientes au Pérou (aussi dénommé Machupicchu Pueblo) qui s’est développée autour de l’économie touristique du Machu Picchu. La ville est devenue un alignement d’hôtels, de restaurants et de banques, tandis que le site historique classé au patrimoine mondial de l’Unesco est piétiné par des milliers de touristes par jour.

Le fjord d’Ilulissat n’en est pas encore à ce stade étant donné que le coût encore élevé des voyages au Groenland. Cette situation pourrait cependant pourtant évoluer avec la construction de l’aéroport international prévu pour 2023 à Ilulissat.

Croquis Ilulissat
Croquis d’Ilulissat, à vous de l’améliorer en hiérarchisant et problématisant la légende !